Interview de Gérard Bekerman,
fondateur du Concours des Grands Amateurs de Piano

Paris le 5 mars 2006

Quelle est la motivation profonde  qui vous a conduit  à fonder le Concours  International des Grands Amateurs de Piano?

Le besoin de partager, aller à la rencontre de ceux qui, comme moi, en France, dans le monde, ont une double vie: le métier qu’ils exercent, par nécessité, et l’amour de la musique, le piano en particulier. Mais cette « double vie », elle reste l’expression d’une même vie, unique. Pour nous, grands amateurs, 1+1=1, vous voyez qu’un économiste sait bien compter ! A vrai dire, la musique ne tient pas une place dans notre vie, elle est notre vie. Nous vivons par notre métier, pour la musique. Et cette double expérience est enrichissante sur le plan humain. Elle nous apprend qu’il faut conjuguer sagesse et raison pour avoir un métier, et passion qui ne nous fait pas nécessairement vivre mais pour laquelle nous vivons. Vous savez, je n’ai pas de carte de visite mais si je devais en utiliser une il y aurait un recto » économiste », pour le jour, et un verso « pianiste », pour la nuit.

Comment sélectionnez-vous les candidats venus de tous les coins de la planète et tous de profession non musicale?

La sélection est « naturelle ». Nous recevons chaque année 100 candidatures du monde entier sans trop savoir de qui elles émanent. Les niveaux sont hétérogènes, variés. Ils deviennent progressivement homogènes  avec les demi-finale et la finale où, là, la plupart du temps, nous avons affaire à des candidats de niveau élevé. Je dois vous dire, aussi, que j’ai essayé de faire passer, au Concours des Grands Amateurs, une philosophie particulière: dans chaque candidat, si imparfait soit-il, il y a souvent quelque chose d’intéressant à découvrir, même lorsque les doigts ne suivent pas toujours. En un certain sens, je préfère la poésie à la grammaire…même si la réunion des deux me satisfasse plus.

Vous parlez d' »anticoncours ». Ne pensez-vous pas qu’il y ait, chez chaque compétiteur, la folle envie d’arriver le premier?

– En art, la notion de premier est relative. Dans l’histoire des concours de piano  depuis un siècle, de merveilleux pianistes n’ont soit jamais passé de concours, comme Kissin, soit ont été second, comme Lipatti (Cortot avait même  dû quitter le Jury!). Je pense qu’il est légitime qu’un candidat souhaite gagner, mais je puis vous assurer qu’au Concours des Grands Amateurs, comme je le ressens d’ailleurs dans ma vie professionnelle ou personnelle, on peut gagner sans que cela signifie vaincre tel ou tel adversaire, concurrent, rival. En un certain sens, le seul adversaire qu’un candidat puisse avoir au Concours des Grands Amateurs, c’est sans doute… lui-même! Il doit contrôler ses moyens, maîtriser une situation, dominer  la logistique du clavier, pour que la porte de l’expression, de l' »âme », s’ouvre spontanément.

Les pianistes professionnels qui sont membres du Jury n’ont-ils pas, quelques fois, le sentiment ( non avoué) d’être en rivalité avec des amateurs dont certains jouent parfois mieux qu’eux?

Encore une fois, je ne partage pas cette notion de « rivalité » en art. Chopin n’est pas un 100 mètres Olympique. Je suis d’ailleurs mal placé pour répondre à cette question. Cela dit, je serais heureux de connaître leur réponse. Et si on leur posait la question! A titre personnel, je suis heureux quand j’entends un pianiste jouer mieux que moi. Inutile de vous dire que je suis souvent heureux.

Quels ont été pour vous, président, quelques uns des moments les plus forts, les plus étranges ou les plus anecdotiques auxquels vous avez assisté pendant les épreuves?

J’ai une petite histoire à vous raconter. Pendant des années, Nella Rubinstein, la femme d’Arthur Rubinstein, participait fidèlement au Jury du Concours. Elle l’adorait! Parfois, pendant les éliminatoires (car elle voulait assister à toutes les épreuves) lorsque la fatigue se faisait sentir, nos regards, spontanément, se croisaient au même moment et Nella commençait à me divertir avec de fabuleuses recettes de cuisine des pays de l’est, dont elle a d’ailleurs écrit un livre sur le sujet. L’éducation de Nella, son élégance, très supérieures à la mienne, son respect des candidats, lui interdisaient d’aller jusqu’au bout de ses recettes et, sans jeu de mots, je restais sur ma faim et, du coup, c’est moi qui commençait à imaginer toute sorte de Delikatessen  alors que ma mission m’imposait de me concentrer sur le jeu des candidats. Depuis, lorsque je marche dans la rue, à Berlin, à Los Angeles, à Paris et je vois un magasin Delikatessen, je pense à Nella, aux Variations Duport d’un Mozart, à une Valse oubliée d’un Liszt… dont je ne suis pas sûr d’avoir entendu la dernière mesure… Mais je redeviens sérieux et je réponds à votre question.

Si je vous décrivais deux moments forts, l’un neutraliserait l’autre. Je vais donc n’en retenir qu’un, et, d’ailleurs, c’est, selon moi, le meilleur. Dois-je l’avouer ? Le moment le plus fort, je l’ai connu, en 17 ans de Concours, pas plus tard que dimanche dernier. Il s’agissait de la finale. La salle Gaveau était comble. Le lauréat, Thomas Yu, dentiste canadien, chercheur en cancérologie dans un Hôpital de Toronto, attaqua la Sonate de Dutilleux. Ni la présence de France 2 et de la Télévision canadienne, qui filmaient, ni celle de Radio Classique, qui enregistrait, ni celle des 1100 auditeurs présents à Gaveau, n’étaient perceptibles. On le sentait seul avec lui-même. Il était en bonne compagnie.  Dès les premières mesures, j’observais quelques réactions du Jury. Comme moi, je pense que ce jury  était en train de découvrir en Thomas Yu un candidat d’exception: un esprit clair, vif, intelligent, une très belle musicalité, une grande compréhension de l’œuvre, une maîtrise technique parfaite. Au moment des délibérations, (promettez-moi de ne pas le répéter!) l’idée me vint de dire au Jury: « Mesdames, Messieurs, si nous passions tout de suite au vote du N°2! » Il y avait, dans ce Jury, d’éminents maîtres, Marc Laforet, Eric Heidsieck, Germaine Devèze ou le lauréat du Concours Long Thibaud, Siheng Song, qui se sentaient prêts à accepter mon inacceptable proposition de la part d’un  président de Jury! Thomas Yu remportera l’unanimité des prix du Jury, de la Presse et du Public. Nous l’avons invité à jouer le 1er Concerto de Chopin le 31 mai 2006 à la Cathédrale Saint Louis des Invalides (j’espère que Napoléon, qui y dort depuis près de deux siècles, ne se réveillera pas  à cette occasion…) et le 3e de Rachmaninov le 14 décembre à la Sorbonne. Cela dit, je connais une grande faiblesse en  Thomas Yu, c’est qu’il préfère rester dentiste. C’est aussi à cette édition du Concours qu’on a pu découvrir un autre candidat, allemand, Dominik Winterling, qui subjugua le public et obtint le second prix ex æquo avec au programme, notamment, les Variations opus 41 de N. Kapustin.

Dans deux ans, le Concours aura 20 ans. Avez-vous imaginé une opération inédite, originale ou exceptionnelle pour les fêter?

Oui, j’ai une idée. Je vous promets de vous la dire si vous me faîtes le plaisir de m’interviewer à nouveau le moment venu!

Fragen an Gérard BEKERMAN

Journalistin : Elisabeth Richter